Architecture et Construction

Entretien avec Nicolas Mangon (Autodesk): BIM, numérique, architecture

En marge de l’université d’Autodesk, qui se tenait du 16 au 19 novembre à Las Vegas (États-Unis), le vice-président de la société Nicolas Mangon a livré à Batiactu son analyse sur la révolution numérique que traverse le secteur de la construction.

La société Autodesk, qui édite notamment les logiciels Autocad et Revit, tenait son université du 16 au 19 novembre 2019, à Las Vegas (États-Unis). En marge de cet évènement qui a accueilli plus de 10.000 personnes, Nicolas Mangon, vice-président chargé de la stratégie pour le secteur architecture-ingénierie-construction, détaille auprès de Batiactu les principales évolutions auxquelles il est confronté.

Batiactu : En France, l’emploi du Bim ne se développe pas assez vite au regard de ce qu’il pourrait apporter en matière de productivité. Comment se positionne notre pays sur le plan national, et que faudrait-il faire pour accélérer les choses ?

Nicolas Mangon : Dans l’adoption du Bim, chaque pays a une approche différente, en matière de législation mais aussi de culture. A ce titre, l’ingénierie française est très particulière : elle est presque trop puriste. Pour chacun des projets sur lequel il travaille, quel que soit son niveau de complexité, l’ingénieur français va tout reprendre de zéro – de la même manière qu’à l’école française, on redémontre tous les théorèmes. Aux États-Unis, les ingénieurs sont beaucoup plus dans l’itératif et le pragmatisme : si une solution a prouvé qu’elle fonctionnait, ils l’utilisent. Pour 80% des projets, qui représentant ce qu’il y a de plus courant, un ingénieur américain réfléchit moins et va donc deux ou trois fois plus vite qu’un français. Pour les 20% de projets plus complexes, il fait appel à un spécialiste.

Cela explique à mon avis que, même si le Bim fête cette année ses dix-sept ans d’existence, la France ne s’y soit toujours pas mise avec autant d’entrain qu’espéré. Je vais reprendre la comparaison avec les États-Unis. Si, là-bas, on considère que le Bim procure seulement deux avantages sur les dix qu’il promet, on va tout de même essayer de l’utiliser ; les Français, eux, préfèrent attendre que tous les feux soient au vert, que les dix avantages promis soient bien mesurés, avant d’y aller. Le résultat, c’est que pour un pays développé, la France est aujourd’hui un peu en retard, à la différence par exemple du Royaume-Uni, de l’Australie, des pays d’Europe du nord et des États-Unis.

Il faut toutefois rappeler que des groupes comme Vinci ou Bouygues sont dans le top 10 des acteurs les plus impliqués dans la démarche au niveau mondial, et que la France en matière de numérique reste l’un des pays les plus créatifs au monde.


« Pour un pays développé, la France est aujourd’hui un peu en retard en matière de Bim »

Batiactu : Faut-il passer par la contrainte réglementaire pour faire avancer les choses ?

N.M. : Cela n’est pas nécessairement la solution, car plusieurs des pays où le Bim s’est le plus développé ne se sont pas fixé de contraintes réglementaires pour y parvenir. Mais cela se voit de plus en plus : l’Allemagne vient par exemple de lancer des obligations d’utilisation de la maquette numérique en matière d’infrastructures. En Angleterre, c’est obligatoire depuis 2016. Un an avant que cela entre en vigueur outre-Manche, en 2015, alors que tous les acteurs s’y préparaient, 33% des projets étaient en retard et hors budget, contre 66% avant que l’on fixe une obligation.

 Batiactu : Aujourd’hui, il existe un flou sur ce qu’il faut entendre par Bim. Selon leur degré de maturité, les maîtres d’ouvrage n’en ont pas forcément la même utilité…

N.M. : En fait, alors que le Bim commençait à apparaître dans le paysage, de nombreuses start-up sont apparues, proposant des solutions numériques qui permettaient de gagner en productivité sans pour autant transformer la manière de travailler des acteurs. Il s’agissait par exemple de numériser les projets, d’effectuer un suivi des chantiers… De nombreuses entreprises de construction ont préféré se tourner vers ces outils que vers le Bim, jugé trop compliqué à mettre en œuvre. Ils voulaient plutôt une innovation incrémentale qu’une innovation de rupture.

 L’usage de la maquette numérique se fait aujourd’hui principalement au niveau des études et de l’ingénierie. Des groupes comme Bouygues et Vinci, par contre, l’utilisent déjà à 100% de ses capacités. Du côté des ingénieurs et des architectes, la place de cette solution est encore marginale. Seulement certains, encore rares, acceptent d’en payer le coût technologique. En France, le passage au Bim est rendu d’autant plus difficile qu’il s’agit de l’un des pays les plus fragmentés au monde. Vous avez les majors, quelques entreprises de tailles intermédiaires, puis surtout une constellation de PME et de TPE.

Batiactu : En parlant de coût technologique, Autodesk est passé à un système de location il y a plus de deux ans. Quels sont les résultats de cette politique ?

N.M. : Nous sommes effectivement passés à ce modèle qui permet par exemple d’utiliser Revit pour 1,50 euro par jour. Cela a permis à un grand nombre de professionnels d’essayer nos solutions ! Sans avoir besoin de dépenser plusieurs milliers d’euros en acquérant un logiciel.

Batiactu : Selon vous, les contrats globaux sont les mieux adaptés à l’utilisation de la maquette numérique…

N.M. : Oui, cela me semble évident. Car dans un scénario avec concours, on observe toujours une cassure forte entre la phase d’études et la phase de construction. L’entreprise de construction n’est en effet pas connue au moment de la conception, et une fois choisie elle propose des variantes. Dans un contrat global, le constructeur est présent dès le début pour dire la méthode qu’il emploiera.

« Si j’étais architecte aujourd’hui, je serais inquiet »

Batiactu : Certains architectes semblent craindre l’évolution des technologies numériques, la manière avec laquelle cela impactera leur position dans le processus constructif. Leur inquiétude est-elle fondée ?

N.M. : Si j’étais architecte aujourd’hui, je serais inquiet. Il y a en effet de quoi se poser des questions. Surtout pour ceux qui sont réfractaires à l’utilisation des outils technologiques, comme c’est parfois le cas en France. Aux États-Unis, c’est moins le cas car le rôle de l’architecte est d’embaucher les ingénieurs autour de son projet, et de les piloter : c’est une position de force. Il ne s’agit pas seulement d’apporter une dimension artistique au projet. La réalité aujourd’hui, c’est que certains grands groupes avancés technologiquement explorent de nouvelles pistes, certains d’entre eux estimant qu’ils n’auront plus besoin d’architectes d’ici à dix ans, voire même plus besoin d’entreprises de construction grâce à la préfabrication…

Les défis du secteur pour le monde de demain sont parlants : nous allons devoir construire beaucoup plus pour doubler la taille des villes d’ici 30 ans. Rien que pour la France, il va falloir construire l’équivalent de l’agglomération parisienne sur l’ensemble du territoire, avec une estimation de douze millions de personnes en plus à loger. Ces objectifs passeront probablement par une évolution des manières de faire dans le secteur de la construction.


« Le design génératif vient nous permettre d’explorer des milliers de scénarios rapidement »

Batiactu : Design génératif (en anglais, ‘generative design’), intelligence artificielle… Pourriez-vous nous préciser ce que ces évolutions apporteront au secteur de la construction ?

N.M. : Commençons par le design génératif. Dans la phase études, l’un des soucis est que traditionnellement nous testons seulement une ou deux variantes d’un projet, notamment pour des raisons de contraintes de temps et de paie. Et, forcément, on a tendance à toujours imaginer le même type de variantes. Le design génératif vient nous permettre d’explorer des milliers de scénarios rapidement, dont de nombreux auxquels nous n’aurions pas pensé. Il ne s’agit pas de remplacer le concepteur, mais de l’aiguiller, de lui donner les moyens de faire un peu mieux et d’élargir sa vision. Par exemple, pour un projet de pont, des solutions peuvent apparaître auxquelles n’aurait pas pensé un ingénieur des ponts.

L’intelligence artificielle (IA), elle, est une composante du design génératif. Elle permet de tenir compte d’autres critères, comme par exemple la météo, les enjeux sociaux, la démographie, une quantité de données que l’esprit humain ne peut pas appréhender. L’IA peut être utilisée sur un projet, mais son champ d’application est immense. Par exemple, notre outil Bim360 insight va analyser tout ce qu’il s’est passé sur les cent derniers chantiers d’une entreprise : les rapports, les photos prises sur site, etc. Il va ainsi être en mesure de prévoir certaines caractéristiques d’un futur chantier, par exemple en matière de risques professionnels ou de risques de dépassements de délais.

« Force est de constater que les atouts de la construction hors site sont nombreux »

Batiactu : En France, le Gouvernement compte dynamiser la construction modulaire. C’est un sujet qui a été longuement abordé par Andrew Anagnost, le président d’Autodesk, durant votre université de Las Vegas. Est-ce selon vous la solution pour répondre aux défis d’aujourd’hui et de demain ?

N.M. : Force est de constater que les atouts du hors site sont nombreux. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : on élimine 90% du gaspillage, on divise par quatre les accidents du travail, la productivité augmente de 30 à 40%… Et, contrairement à une idée reçue, cela n’a pas d’impact sur l’esthétique. Nous gardons en tête les tentatives de l’après-guerre en matière de préfabrication : des constructions basiques, peu esthétiques… Mais modulaire, aujourd’hui, n’est pas synonyme de cubique, il s’agit plutôt de construire des modules qui vont à l’intérieur du bâtiment, mais la façade peut continuer à être travaillée et belle, ainsi que les circulations intérieures. Cette technologie séduit notamment à Singapour, où l’on est aujourd’hui obligé d’utiliser du modulaire sur un projet, au moins pour la salle de bains.

Batiactu : La dimension ‘carbone’ est de plus en plus prégnante dans le secteur de la construction. Vos solutions s’inscrivent-elles dans cette évolution ?

N.M. : Nous proposons des outils permettant, lors de la phase conception, de donner au bâtiment davantage d’efficacité énergétique (par exemple, en jouant sur son orientation). Mais toutes les données qui sont accessibles sur des logiciels tels que Revit peuvent être utilisées pour calculer le poids carbone d’un bâtiment. Des milliers de sociétés en profitent en utilisant nos plateformes.

Batiactu : De quelle manière opérez-vous la remontée d’informations pour savoir dans quelle direction vous allez faire évoluer vos produits ?

N.M. : Lorsque j’étais manager du produit Revit, j’avais coutume de dire : « Rien d’important ne se produit au bureau », manière de dire qu’il fallait constamment être au plus proche de nos clients pour faire évoluer favorablement nos produits. La remontée d’informations passe également par des évènements tels que l’université Autodesk, le support technique, l’analyse concurrentielle… Nous disposons en interne d’une cellule qui réfléchit à produire notre propre disruption. Être au plus proche des attentes de nos clients est une priorité et représente un gros travail, puisque rien que pour le secteur de la construction nous avons défini 150 profils d’utilisateurs différents !

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